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De Port-au-Prince à Varsovie, itinéraires d’étudiants haïtiens

2012-06-28 12:51:42 En février 2011, débarquent à Varsovie 10 étudiants boursiers haïtiens venus poursuivre leur cursus universitaire interrompu suite au terrible séisme. A mi-parcours, le bilan de leur aventure polonaise semble positif.

Tandis que leurs collègues occupent les bancs des universités américaines, françaises ou encore sénégalaises, ces étudiants haïtiens envoyés à l’Université de Varsovie sont les précurseurs d’un programme inédit proposé par le professeur Jozef Kwaterko, éminent spécialiste des Amériques francophones et des mondes créoles, et mis sur pied avec l’aide de ses collègues enseignants, les doyens et l’administration.

«Nous sommes partis de Port-au-Prince il faisait 16 degrés et nous sommes arrivés à Varsovie il faisait moins 14 degrés, c’était vraiment dur», raconte Roodley.

Le «choc thermique» les a frappés de plein fouet à leur arrivée en Pologne.

A l’origine de ce périple estudiantin est un événement terrible, qui a marqué à jamais l’esprit de ces jeunes haïtiens. Le 12 Janvier 2010, Haïti est frappé par un terrible séisme, la capitale Port-au-Prince est dévastée. Les caméras sont alors braquées sur les camps de fortune qui s’improvisent un peu partout en ville, l’heure est à la survie.

Solidarno?? [Solidarité]

En Pologne, le professeur Kwaterko est sous le choc, lui parviennent en échos d’autres images.

«En voyant comme tout le monde les images de Port-au-Prince en ruines, je me suis souvenu des images du bombardement de Varsovie détruite durant la seconde Guerre Mondiale, il était important d’agir vite».

Le directeur du Centre d’études québécoises et spécialiste de la littérature antillaise à l’Institut d’études romanes de l’Université de Varsovie connaît bien Haïti, il y a entrepris plusieurs études de terrain. Il se bat alors pour obtenir une coopération universitaire entre la Pologne et Haïti. Le professeur pense à ses collègues et à la gravité des conséquences pour l’éducation et l’enseignement supérieur de la nation insulaire.

Les bâtiments universitaires sont détruits, on annonce quelques milliers d’étudiants morts, des centaines de professeurs sous les décombres, l’élite haïtienne de demain se retrouve sans structures encadrantes et sans formation.

Des étudiants haïtiens triés sur le volet

L’idée du professeur Kwaterko est alors de monter un programme d’études de deux ans, afin que les étudiants sélectionnés retournent à Haïti avec une licence. Les bourses débloquées sont peu nombreuses, seuls 10 étudiants sont retenus.

«Il n’était pas question pour moi de faire uniquement de l’humanitaire mais plutôt une aide éducative en sélectionnant, en coopération avec leur Doyen, des élèves capables de suivre un rythme de cours intensifs», explique-t-il.

Finalement, six garçons et quatre filles sont retenus. Issus de différentes unités de l’École Normale Supérieure de l’Université d’État de Port-au-Prince, ils ne se connaissaient pas encore lorsqu’ils sont partis de Port-au-Prince à Varsovie.

La connaissance du pays d’accueil et de sa langue n’ont pas été retenues comme conditions – certains d’entre eux ne connaissaient pas du tout la Pologne, la vieille histoire qui liait le pays avec Haïti, ils n’en avaient jamais entendu parler.

«Une légende raconte qu’on est descendant de Polonais et j’ai souvent entendu des compatriotes à la peau et aux yeux clairs dirent ça, mais je n’y croyais pas trop avant que le professeur Kwaterko nous raconte l’histoire», se rappelle Florence.

Envoyés par Napoléon pour mater l’insurrection à St Domingue, une partie des soldats polonais avaient rejoint le camp des esclaves insurgés, participant à la fondation de la première République Noire au monde.

La majorité des étudiants haïtiens sélectionnés pour le programme polonais, n’avaient jamais quitté leur île natale. Le souvenir glacial de leur arrivée à Varsovie les tenaille encore, mais ils se sont assez vite adaptés à leur nouvelle vie.

«Konesans se richès» [La connaissance c’est la richesse]

En cette période d’examens, dans les couloirs de l’Université de Varsovie règne un climat de frénésie, les étudiants grimpent les escaliers en hâte, certains révisent assidûment, d’autres s’échangent des cours.

Sur le même campus, les étudiants haïtiens fréquentent des départements distincts: six d’entre eux font des études en lettres françaises et francophones (Philologie romane), trois des études anglaises, et un dernier des études hispaniques.

Souvent déjà trilingues (créole, français, anglais et/ou espagnol), ils suivent en outre des cours intensifs de polonais (90 heures par semestre). Les dix étudiants parlent maintenant le polonais, et entonnent même des chants populaires. Avec leur directeur de programme, Jozef Kwaterko, ils conversent essentiellement en français, plus rarement en créole haïtien, l’accent du professeur polonais provoque des éclats de rires. Cette complicité est d’autant plus importante que leur programme est extrêmement exigeant.

Entre les cours à l’Université, les recherches en bibliothèque ou à l’Institut français de Varsovie, leur emploi du temps ne laisse pas beaucoup de répit. Ils ont tous obtenu des résultats satisfaisants aux examens, et travaillent sans relâche.

«A la fin de nos études, on aura le niveau licence, je sais que ce n’est pas suffisant. Je vais me battre pour rentrer à Port-au-Prince avec encore plus de qualification car j’aimerais aider au mieux mon pays», nous dit Roodley.

Les élèves paraissent très studieux. «Je suis étudiante en Lettres romanes, je lis un à plusieurs livres par semaine et j’ai énormément de travail, mais j’ai l’habitude de travailler dur et je sais la chance que j’ai d’être là». Ces efforts, Florence les fait dans le but d’être un jour professeur à l’Université.

Les garçons comme les filles sont globalement satisfaits des cours dispensés.

«Certains rêvaient de faire des études aux Etats-Unis ou au Canada, moi je suis content de me retrouver ici car l’enseignement est très bon», affirme Reginald.

Des échanges culturels

Mais la circulation des connaissances ne se fait pas que dans un sens. Le professeur Kwaterko reste attaché à la notion d’interculturalité. «Avec cet échange j’ai aussi espéré que les étudiants apportent leurs cultures en Pologne», explique-t-il.

Quelques mois après leur arrivée, les étudiants haïtiens ont donné plusieurs conférences, à l’Université Jagellone de Cracovie – une des plus anciennes universités d’Europe centrale (fondée au XIVe siècle), et à l’Institut Français de Varsovie, autour de la culture, l’histoire et la littérature haïtiennes.

C’est aussi l’occasion de visiter la Pologne ; certains sont allés à Lodz, ville célèbre pour son école de cinéma et son festival de théâtre, tandis que d’autres projettent de se rendre à Torun, la ville de Copernic. Avec la pratique du polonais, les échanges s’enrichissent et des amitiés naissent. «J’ai des amis ici avec qui je me plais à parler en polonais. J’ai visité la Pologne, j’aimerais également voyager un peu en Europe» raconte Richard.

Ces jeunes partagent volontiers leur culture haïtienne avec les Polonais. «J’ai un ami polonais avec lequel je joue au football qui a appris quelques mots en créole, je lui dis Cze??” [Salut] il me réponds Komen Oye?” [Comment ça va ?]», rajoute-t-il.

Mais certains modes de socialisation polonais ne sont pas toujours du goût des étudiantes:

«J’ai des camarades avec qui je m’entends bien mais je n’ai pas la même façon de m’amuser qu’eux. Je n’aime pas trop l’alcool par exemple», dit Florence.

Elle préfère d’autres loisirs, comme les cours de tango. «Quand je danse, je relâche la tension et en même temps je m’applique et j’apprécie». Les cours de tango sont professés en polonais, tandis que la musique est argentine, et les partenaires de danse sont haïtiens et polonais.

Getho, l’un des étudiants haïtiens s’est même offert le challenge de participer à un grand concours de chanson en Pologne, la Nouvelle Star locale. Sans que cela empiète sur ses études, le linguiste (études anglaises) a même réussi à atteindre le quart de final, et plus de 750 000 sms ont été envoyé lors de l’émission en direct pour soutenir son titre reggae spécialement écrit pour l’occasion «Kocham Cie» (je t’aime).

Repartir pour reconstruire

Selon les nouvelles toutes récentes, les étudiants haïtiens qui entament à l’automne leur dernier semestre de licence, pourront bénéficier d’une prolongation des bourses pour les deux années de Master à l’Université de Varsovie, à condition de passer les procédures de qualification.

Étant donné leurs succès confirmés, ils ont de fortes chances de se qualifier au second cycle et, au final, de rentrer au pays au début de l’année 2015 avec le diplôme de Master de la plus grande et la meilleure université polonaise en poche.

Alors que 85% des diplômés haïtiens à l’étranger ne rentrent pas chez eux, les étudiants de Varsovie sont au contraire attachés à retourner dans leur pays natal et participer à sa reconstruction.

Au moment où la Pologne accueille l’Euro 2012, et où la question de la xénophobie dans les stades préoccupe jusqu’aux plus hauts sommets, espérons que cette initiative inspirera la Pologne, afin qu’elle devienne un modèle européen de coopération universitaire, en s’appuyant sur les valeurs d’interculturalité et de lutte contre le racisme.

Ekia Badou et Klara Boyer-Rossol
slateafrique.com

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